80 ans de l'exode – 20 ans de jumelage

80 ans de l'exode – 20 ans de jumelage
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Discours prononcé par Eric Scheer (Maire de Kunheim) et Julie Castillo (Maire de Casteljaloux)
à l’occasion des 80 ans de l'exode

Aujourd’hui, samedi 1er juin 2019, les Communes de Kunheim et de Casteljaloux se souviennent.
Elles se souviennent que 877 km les séparent et que d’un bout à l’autre de la France, leur Histoire Commune s’est construite sur fond de guerre et d’exil.
Elles se souviennent, qu’en un jour de fête, 80 ans en arrière, elles s’apprêtaient à vivre la douleur, la peur et l’inconnu, ensemble.
Elles se souviennent de ces Hommes, de ces Femmes et de ces Enfants, qui, en une nuit terrible du 1er au 2 septembre 1939, ont dû tout abandonner pour assurer leur survie.
Elles se souviennent de la brutalité du départ et de la douloureuse traversée du pays.
Elles se souviennent que de cette épreuve est née une chose essentielle pour leurs deux peuples : une amitié fraternelle qui a traversé les générations et qui les rassemble une nouvelles fois aujourd’hui.
 
Le 20 août 1939, c’est la Kilbe à Kunheim. L’insouciance est dans les esprits et la fête est belle. Le bal champêtre traditionnel réunit les villageois même si le mot « guerre » est sur toutes les lèvres.
Le lendemain, le réveil ramène les kunheimois à la dure réalité : des masques à gaz sont livrés ; les militaires en permission sont rappelés.
Dès le 27 août, tous les militaires disponibles sont mobilisés.
Le 1er septembre 1939, la population apprend la déclaration de guerre.
Abasourdis, les habitants apprennent qu’ils doivent quitter le village avec un maximum de 30 kg de bagages par personne. Nuit terrible avant le départ des premiers chariots.
Le 2 septembre une longue cohorte hétéroclite s’ébranle en direction de Houssen. Elle se compose de chariots hippomobiles et attelés à des bœufs, de vélos, de voitures ou de petites camionnettes.
Ceux qui n’ont pas d’attelage, ainsi que les femmes avec de petits enfants, les malades, les vieillards, sont chargés dans des wagons à bestiaux à la gare de Bennwihr, pour être acheminés jusqu’à Casteljaloux.
Pour les autres, le périple en chariot continue : Kaysersberg, les Vosges, Luxeuil, Briaucourt avant d’être acheminés en train de Conflans-sur-Lanterne vers Casteljaloux.
Deux jours de voyage ferroviaire et le point d’arrivée est atteint.
Les Alsaciens se retrouvent dans l’inconnu avant d’être répartis dans des maisons inhabitées ou dans des familles.
 
A Casteljaloux le premier sentiment qui se manifeste est celui de la méfiance envers ces réfugiés dont ils ne comprennent pas la langue.
Mais petit à petit, ils fraternisent avec ceux qu’ils appellent les Ja-Ja.
Les Hommes trouvent du travail dans les scieries, les fonderies, l’usine à papier ou à emballage de paille.
Les Enfants retournent à l’école avec leurs enseignants de Kunheim, Hélène Bentz et René Kegreiss.
Même si la vie paraît avoir repris un cours, la nostalgie de la terre alsacienne se mêle à l’enthousiasme de la découverte de ces nouveaux liens et de cette nouvelle Région.
Les us et coutumes sont différents, chacun appréhende l’autre mais chacun apprend aussi de l’autre.
La crainte du début s’estompe et la chaleur humaine gagne les familles.
Ils ne le savent pas encore, mais à cet instant précis, Casteljalousains et Kunheimois sont en train de fonder le socle de relations pérennes.
Une année s’écoule ainsi…
 
Le 9 septembre 1940, arrive l’ordre définitif annonçant le retour en Alsace.
Le retour se fait par Carcassonne, Narbonne, Sète et au lever du soleil les villageois découvrent pour la première fois la Mer.
Le voyage se poursuit et l’envie de fouler à nouveau la terre natale se fait vite ressentir : Mulhouse voit descendre tous les voyageurs animés de ce désir viscéral de retrouver leur chez soi.
Mais à Kunheim, c’est la désolation : 70% du Village est sinistré, l’Eglise est détruite, les maisons sont vides. Les meubles, la vaisselle, les matelas les draps, les couvertures : TOUT A DISPARU. Les animaux domestiques ne sont plus là.
C’est le début d’une terrible période dont le souvenir restera à jamais gravé dans les cœurs. Cinq années de brimades diverses sous le joug de l’administration allemande. Il est interdit de parler français et le monument aux morts est enlevé.
Les prénoms des habitants sont germanisés.
Par une ordonnance du 25 août 1942 du Gauleiter Wagner, les hommes durent faire leur service militaire obligatoire dans l’armée allemande : ce sont les « Malgré-Nous ».
 
Le 2 février 1945, les libérateurs américains arrivent enfin à Kunheim, ne sachant pas s’ils étaient en territoire français ou allemand.
Ils pillent et détruisent, générant ainsi de nouvelles frustrations au sein de la population.
Au printemps 1945, les habitants purent enfin s’atteler à la reconstruction du Village.
Durant ces 5 années de guerre, le Village perdit 18 habitants sous l’uniforme et 9 civils.
 
80 ans plus tard, le souvenir est encore vivace. Les témoignages ont traversé les années, les anciens ont parlé et les jeunes générations ont écouté.
A Kunheim on se souvient de Casteljaloux et à Casteljaloux on se souvient de Kunheim.
La force de nos liens ne se décrit pas : elle se vit, dans le souvenir mais aussi tournée vers l’avenir.
Là où d’autres ont fait le choix de se servir du devoir de mémoire à des fins peu avouables et intéressées, nous avons fait le choix aujourd’hui de servir le devoir de mémoire.

Julie Castillo et Eric Scheer


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